Quand l’épure guide une autre perception de l’espace

« La tuile est un matériau naturel, une ressource locale. C’est le mode constructif sain par excellence ».

Remontons-le, ce temps : Laurent est déjà DPLG*, quand Nadine renonce à sa fonction d’enseignante pour se lancer à son tour dans les études d’architecture ! A Montpellier, le jeune couple vit en centre-ville, dans un étage indépendant de fort petites dimensions. Le nid idéal et économique pour cette période de transition. Alors, quand Nadine sort fin diplômée à son tour et que leur agence voit le jour à Gignac, ils pensent enfin à eux, à bâtir à deux ; et ils pensent espace. Il faut sortir de la ville, construire.

*Architecte diplômé par le Gouvernement.

C’est au cours de visites inlassables autour de Montpellier qu’ils tombent sous le choc visuel des contreforts du Larzac : des reliefs doux amorçant une montée vers le haut plateau et ses espaces inscrits à l’Unesco. Au nord de la ville, la paisible commune de Tressan déroule son ruban de mas et maisons tout au long de la rue des Barris, face au paysage qui expose sans rupture ses vallons jalonnés de petits villages perchés qu’on peut nommer à l’œil nu.

Là, un terrain est à vendre. Petit, mais ouvert sur un paysage immense, dont on ne peut se lasser quelle que soit la saison. Ce sera lui le fer de lance d’un projet architectural volontairement simple et économiquement raisonnable : le foncier est cher, le m2 à la construction encore davantage. Le couple démarre, et inscrit son besoin d’espace dans des dimensions paradoxalement restreintes. Au total, ce seront quatre cubes de vingt mètres carrés en enfilade, avec des patios alternés, qui donnent sur un espace très large à l’avant de la maison.

Vu de l’intérieur, c’est comme si tous les espaces de circulation conduisaient à cette très belle ouverture sur ce paysage constamment invité par la baie vitrée.

L’extérieur, côté vallée toujours, sera bientôt prolongé d’une terrasse en creux pour profiter de la vue d’exception, à l’abri de la maison. Voilà une réalisation audacieuse mais respectueuse – à la fois du paysage sur lequel elle ne marque pas d’empreinte, et aussi des voisins auxquels elle n’a imposé ni volume perturbant ni obstruction visuelle. Si on peut détecter dans le projet beaucoup de discrétion et de modestie, on relève surtout un sens aigu de la composition graphique. Dès lors, on ne s’étonne guère d’entendre Nadine et Laurent citer parmi leurs influences le brutalisme et la régularité d’un Peter Zumthor, la poésie de composition qui distingue les œuvres du japonais Sou Fujimoto, ou enfin les purs rythmes blancs des frères portugais Aires Mateus.

Gignac - Herault
Gignac - Herault
Gignac - Herault
Gignac - Herault
Gignac - Herault
Gignac - Herault
Gignac - Herault
Gignac - Herault

En adeptes du minimalisme et du trompe l’œil, Nadine et Laurent ont bien doté leur maison d’une façade pignon qui est indubitablement celle d’une maison.

Pour le reste, l’alternance des pentes du toit, les murs aveugles, la perte de repères au niveau de l’emplacement des fenêtres, relève d’une belle écriture, imaginative et radicale.

Peu de gens soupçonnent l’espace et la lumière créés à l’intérieur par les patios, tant la maison cache bien son jeu de fenêtres. « Nous avons fait le lien avec l’environnement du village, en revisitant la tradition dans un geste très contemporain qui ne peut pas être perçu comme dérangeant tant il se fond dans le paysage. Nous aimons bien parler de parenté avec les maisons qui nous entourent ». Première belle preuve de continuité, les pentes de toit sont strictement équivalentes à celles des maisons voisines. Le rythme est intact, sauf qu’il est alterné. 

De l’extérieur, quatre petits toits de tuiles canal, très claires, les plus claires possibles renforcent toute la modernité de l’ensemble de la maison.

La belle tuile terre cuite, longue et blonde, est évidemment un pré-requis du permis de construire. Mais pour les jeunes architectes, c’est loin d’être une contrainte. « La tuile est un matériau naturel, une ressource locale. C’est le mode constructif par excellence ». 

Pérenne, esthétique, issue d’un matériau noble, la tuile est intemporelle et propice à la réinvention. Pour ces architectes passionnés de modernité, c’est l’articulation de la toiture avec les autres corps de métier qu’il faut réimaginer, afin de bousculer des normes établies qui pourraient en freiner la pleine utilisation.   

Par exemple, un large débord de tuiles est bien plus intéressant que la mise en place de cheneaux et de gouttières qui alourdissent les lignes. Nadine fait également l’éloge de la génoise sèche** traditionnelle qui souligne les toitures, mais en retrait.

Dans la maison de Tressan, la tuile très présente s’incline vers les patios dans un doux rythme alterné auquel le soleil imprime des lumières changeantes. Elle donne une impression de vacances à ses visiteurs, toujours surpris par l’espace intérieur qu’ils découvrent.

Sous les pentes, les petits volumes gracieusement enchaînés autour de l’axe central conduisent au paysage, grand et intense, que le projet sert avec humilité. Nadine a prévenu : « Ce n’est pas très meublé chez nous ». Pas tant une posture de l’épure pour l’épure – encore que tout le projet du jeune couple d’architectes soit empreint de ce minimalisme très convaincant – que l’envie de chiner de vraies belles pièces de mobilier si elles viennent à se présenter au fil du temps. Mieux vaut vivre dans le vide que de s’installer dans le provisoire qui dure ou le standardisé qui lasse par sa répétition : l’exigence est là.

A ses habitants, la maison a permis de fournir la preuve, car besoin en est, que l’on peut mettre de la qualité dans chaque geste architectural ; que des moyens dispendieux ne sont pas nécessaires, bien au contraire ; que l’ordinaire n’est pas une fatalité ; et que là est la raison d’être du métier. Très simplement. La gravité du propos est réelle, mais la voix, si légère et chantante, ne parle que du bonheur de vivre dans un cadre créé pour soi.

 

** Située sur la face inférieure de l’avant-toit, la génoise est formée de un à quatre rangs de tuiles en encorbellement sur le mur. Son rôle consiste à éloigner les eaux de ruissellement de la façade et à supporter et continuer le pan versant de la toiture.

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